Loi Duplomb : à l’Assemblée, les mensonges de la ministre de l’Agriculture

Politique

Loi Duplomb : à l'Assemblée, les mensonges de la ministre de l'Agriculture

Le débat découlant de la pétition record contre la loi Duplomb s’est tenu le 11 février à l’Assemblée. Deux visions de l’agriculture se sont opposées, avec un bloc allant du centre à l’extrême droite prêt à tordre la réalité.

Le moment était tout aussi symbolique qu’inédit. Sept mois après la pétition record — 2,1 millions de signatures — appelant à abroger la loi Duplomb, le débat découlant de la mobilisation citoyenne se tenait mercredi 11 février à l’Assemblée nationale. Issu d’une mobilisation de la société civile, l’évènement aurait pu être l’occasion de renouer avec la démocratie, mais il a tourné au vaste simulacre.

En filigrane, deux visions du monde agricole se sont opposées dans l’hémicycle clairsemé. Au centre, à droite et à l’extrême droite était défendue « une loi juste, nécessaire, et équilibrée ». Elle permettrait de maintenir la compétitivité d’une agriculture française associée par la gauche aux « morbides » références du « cancer », selon les mots de la corapporteuse parlementaire sur la pétition contre la loi Duplomb Hélène Laporte (Rassemblement national). Tandis qu’une refonte en profondeur du modèle agricole a été poussée par une gauche unie. Celle d’un monde où le « principe de précaution », le « soutien aux agriculteurs », et le « développement d’alternatives aux pesticides néfastes » ne feraient qu’un.

Passage en force de la loi

« Les signataires de cette pétition contre la loi Duplomb ne nous ont pas demandé un débat, ils ont demandé un moment d’intelligence collective : se rassembler autour de la cause environnementale en refusant les logiques d’affrontement », a tenté de recadrer la députée écologiste Delphine Batho.

Initiée le 10 juillet 2025 sur le site de l’Assemblée nationale par une étudiante de 23 ans, deux jours après l’adoption définitive de la loi, la pétition avait rapidement dépassé le seuil des 500 000 signatures, nécessaire pour entraîner un débat au Palais-Bourbon. Si celui-ci ne pouvait pas faire l’objet d’un vote, il a permis un moment de discussions politiques qui avait été jusqu’ici confisqué.

Le 26 mai dernier, Julien Dive (Les Républicains), le député de l’Aisne où la culture de la betterave domine les terres, avait déposé une motion de rejet sur la proposition de loi, envoyant directement le texte en commission mixte paritaire, où la droite est majoritaire. Arguant que la gauche avait cherché à « paralyser le Parlement » en déposant les deux tiers des 3 500 amendements et qu’il était impossible de les examiner dans le temps imparti, les partisans du texte avaient alors entériné un passage en force. C’était aussi une manière d’éviter les discussions au sein même du bloc central, divisé sur le texte.

Aurélie Trouvé (LFI), corapporteuse parlementaire sur la pétition contre la loi Duplomb. © Stéphane de Sakutin / AFP

Durant le débat au Palais-Bourbon, mercredi 11 février, le député de l’Aisne a ardemment défendu le retour des néonicotinoïdes — des pesticides tueurs d’abeilles — qu’il réclamait déjà en 2020. La version initialement votée par le Parlement de la loi Duplomb, et largement rédigée par la FNSEA, prévoyait ainsi la réintroduction, sous certaines conditions, de trois pesticides interdits de la famille des néonicotinoïdes, des leviers facilitant l’essor des élevages industriels, et la facilitation de la construction de mégabassines. Le Conseil constitutionnel avait finalement censuré la réintroduction des néonicotinoïdes, au motif que la disposition n’était pas suffisamment encadrée.

Le retour de Laurent Duplomb

C’est tout l’enjeu de ce débat qui s’inscrit dans un contexte législatif particulier. Laurent Duplomb, le sénateur de Haute-Loire (LR) et ancien représentant de la FNSEA, à l’origine du texte débattu, a déposé le 30 janvier une nouvelle proposition de loi espérant passer entre les mailles de la censure des Sages. il souhaite ainsi réintroduire deux insecticides, l’acétamipride — un neurotoxique et tueur d’abeilles — et le flupyradifurone.

« Une autre agriculture est possible », a insisté la corapporteuse parlementaire sur la pétition contre la loi Duplomb, Aurélie Trouvé (La France insoumise). « Le conseil national de l’ordre des médecins, la Ligue contre le cancer, la société de pédiatrie, d’endocrinologie… La quasi-totalité du monde scientifique et médical s’oppose au retour de l’acétamipride », a souligné la députée. « Cette loi Duplomb n’est en réalité que la partie émergée d’un immense scandale sanitaire », a renchéri Delphine Batho.

« Cette loi n’est que la partie émergée d’un immense scandale sanitaire »

À l’inverse, plusieurs députés du bloc central ont instrumentalisé les incertitudes entourant les dangers des pesticides. « Faute de convaincre par des arguments crédibles, certains préfèrent déplacer le débat sur le terrain de l’émotion », a sérieusement assuré la députée Renaissance Sandra Marsaud tout en citant l’oncologue Jacques Barrière. Aux côtés de l’ancien ministre François de Rugy, ou encore de l’animateur Mac Lesggy — décrié par les climatologues —, le médecin signait le 8 février une tribune controversée dans Le Point dénonçant une « politisation des cancers ».

Lire aussi : « Les malades vous regardent » : les victimes des pesticides veulent se faire entendre contre la loi Duplomb 2

Au-delà du danger sanitaire représenté par la réintroduction de l’acétamipride, le débat a tourné autour de la « concurrence mondiale pour les filières françaises » à mettre en parallèle de « l’effondrement de la balance commerciale agricole », qui s’expliquerait par un empilement de normes, d’après la ministre Annie Genevard.

Manipulation du rapport de l’Inrae

Très vite, la discussion s’est cristallisée autour d’un rapport, réalisé à la demande du gouvernement sur les substituts aux néonicotinoïdes, par l’Institut national de la recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae). Rendues à l’automne 2025, les conclusions sont aujourd’hui citées par le sénateur Laurent Duplomb comme caution scientifique en appui à sa nouvelle proposition de loi. Comprendre : sans alternatives crédibles à ces insecticides, plusieurs agriculteurs seraient contraints de mettre la clef sous la porte, selon le sénateur.

« L’Inrae montre que les filières de la betterave, de la noisette, de la cerise, et de la pomme font face à des impasses techniques majeures et deviennent donc menacées de disparition », a ainsi affirmé Annie Genevard, ministre de l’Agriculture. Et Aurélie Trouvé de rétorquer : « Nous n’avons pas lu de la même manière le rapport de l’Inrae. »

Comme l’a révélé Le Monde, plusieurs chercheurs et salariés de l’institut dénoncent une instrumentalisation de ce rapport et rappellent que ses conclusions ne font pas état d’« impasses techniques ». Les résultats ont été largement compris comme « allant dans le sens de la FNSEA et du lobby agro-industriel », déplorent les chercheurs. À ce jour, seule la filière noisette semble menacée, mais des alternatives pourraient être trouvées d’ici trois ans, affirment-ils.

Ce n’est pas le seul argument aux relents trumpistes qu’a tenté de brandir la ministre. Annie Genevard a fustigé des partis de gauche qui auraient, selon ses mots, « encouragé » cette pétition « grâce à des robots qui ont tourné allègrement ». « C’est un niveau de fake news qui est grave ! » a martelé l’écologiste Delphine Batho.

« C’est un niveau de fake news qui est grave ! »

Ce à quoi la présidente de la chambre basse, Yaël Braun-Pivet (Renaissance) a été contrainte de répondre : « L’Assemblée nationale a bien vérifié la totalité des signatures… » « Il y a des algorithmes qui ont fait remonter ce texte », a tenté de reprendre Annie Genevard, déclenchant l’ire des députés du groupe écologiste et social.

Des allusions aux accents complotistes qui minimisent le poids des 2,1 millions de signataires désireux d’un élan démocratique autour de l’avenir de notre modèle agricole. D’autant qu’en réponse à la loi « Duplomb 2 », une nouvelle pétition vient d’être déposée sur le site de l’Assemblée nationale. À ce jour, celle-ci a déjà reçu près de 160 000 signatures.

https://reporterre.net/Loi-Duplomb-a-l-Assemblee-un-debat-sterile-confirmant-deux-visions-opposees-de-l

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