Extrême droite et patronat : la brûlante actualité des alertes de Daniel Guérin

Livres — Parti pris

Les alertes de l’écrivain révolutionnaire portant sur les liens entre le fascisme et les milieux d’affaires ont un peu vite été oubliées. En se replongeant dans la lecture de « La Peste brune » et du célèbre « Fascisme et grand capital », on mesure pourtant leur brûlante actualité.

9 février 2026 à 12h01

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Daniel Guérin à une date inconnue. © Photo Alamy Stock Photo

Dans les débats publics suscités par la montée progressive de l’extrême droite au cours de ces dernières décennies, la responsabilité particulière des milieux d’affaires et du patronat a longtemps été sous-estimée. Mais depuis quelque temps, ce n’est plus le cas. En France, au moins depuis les élections législatives de juillet 2024, les connexions entre ces milieux d’affaires et les dirigeants du Rassemblement national (RN) sont devenues de plus en plus visibles et de plus en plus nombreuses, comme l’auteur de ces lignes l’a établi dans son livre Collaborations (La Découverte).

Et le capitalisme libertarien qui a pris son essor dans le Brésil de Jair Bolsonaro, puis dans l’Argentine de Javier Milei et surtout dans les États-Unis de Donald Trump est venu spectaculairement confirmer que l’on avait un peu trop vite oublié les alertes, pourtant d’une si brûlante actualité, de l’écrivain révolutionnaire Daniel Guérin (1904-1988), portant précisément sur ces liens entre le fascisme et les milieux d’affaires.

Pour qui veut vérifier que ces alertes sont irremplaçables, il suffit de se replonger dans deux ouvrages majeurs que l’auteur a écrits et qui viennent heureusement d’être republiés : il s’agit de La Peste brune (Syllepse-Libertalia, 15 euros, 205 pages, décembre 2025), et du célèbre Fascisme et grand capital (Libertalia, 13 euros, 667 pages, mai 2025).

Dans leur édition originale, le premier de ces livres est paru en 1933 et le second en 1936 ; dans une nouvelle édition, les deux ouvrages ont même été publiés de manière groupée, en 1965, sous le titre Sur le fascisme. Cette association revêt de nos jours une grande importance car les deux livres ont des résonances qui font immanquablement penser aux temps obscurs et inquiétants que nous vivons aujourd’hui.

D’abord parce qu’à l’époque où elles ont été formulées, elles ont été accueillies souvent avec beaucoup de désinvolture ou d’incrédulité. Or, la désinvolture ou l’incrédulité sont aussi trop souvent la marque de nos temps présents, face à la catastrophe démocratique qui se profile.

Au cours de ses deux périples en Allemagne – le premier à pied, sac au dos, avec des arrêts le soir dans des auberges de jeunesse, en août et septembre 1932 ; puis le second, à vélo, en mai et juin 1933 –, Daniel Guérin, qui n’a, au début de son périple, que 28 ans, publie pourtant des reportages glaçants sur le nazisme qui devient de plus en plus menaçant. Ce sont ces reportages qui serviront de trame au livre La Peste brune.

Daniel Guérin ne mâche pas ses mots pour alerter sur ce qui se trame en Allemagne. « Il faut pour commencer que vous me suiviez chez les fous », dit-il à ses lecteurs et ses lectrices en amorce du récit de son deuxième voyage. Mais le jeune écrivain, qui s’est formé à l’école des syndicalistes révolutionnaires proches de Pierre Monatte (1881-1960), et qui se rapprochera quelque temps plus tard des socialistes de gauche emmenés par Marceau Pivert (1895-1958), avant de se convertir à l’anarchisme libertaire, comprend vite que pas grand monde ne le croit dans les rangs de la gauche.

Quand Blum pronostique l’échec des nazis

Dans une introduction à La Peste brune écrite longtemps plus tard, en 1954, Daniel Guérin résume les raisons pour lesquelles ses alertes n’ont à l’époque pas été entendues par la gauche. « C’est ce mouvement divisé, ossifié, négatif, la vue bornée par d’énormes œillères qui allait, tout au long de la décennie, être réveillé en sursaut par une série ininterrompue de coups de tonnerre, pris à l’improviste par des événements gigantesques, dont il n’eut ni le pressentiment ni la direction, arraché chaque fois à sa passivité par des forces adverses plus agressives », écrit-il. 

De cette cécité, le sociologue Alain Bihr donne une illustration dans une préface qu’il a écrite en 2018 pour ce même livre, en rappelant qu’au lendemain des élections législatives allemandes du 6 novembre 1932, les dernières élections libres du pays avant longtemps, Léon Blum allait jusqu’à prédire que le danger nazi était écarté à tout jamais. « Hitler est désormais exclu du pouvoir. Il est même exclu, si je puis dire, de l’espérance du pouvoir. Entre Hitler et le pouvoir, une barrière infranchissable est dressée », écrivait-il dans Le Populaire, l’organe de la SFIO, le 9 novembre 1932.

Or, dans un contexte aujourd’hui différent, on pourrait faire un constat très voisin : alors que l’extrême droite française est aux portes du pouvoir, soutenue désormais de manière de plus en plus ostensible par des fractions du patronat, les gauches semblent constamment avoir un train de retard. Tout entières obnubilées par la détestable course de petits chevaux de l’élection présidentielle, rongées par leurs divisions intestines, elles semblent inaptes à conjurer la catastrophe qui se rapproche.

La gauche n’a pas vu venir le capitalisme libertarien

C’est même plus grave que cela ! Cela fait maintenant près de vingt ans que le capitalisme néolibéral est entré en crise, dans les prolongements de la crise financière des années 2008-2010, et qu’un nouveau capitalisme libertarien a commencé à prendre son essor, assurant la fortune d’hommes d’affaires californiens qui rêvent d’une accélération brutale de la dérèglementation, et même d’un capitalisme s’émancipant des règles de l’État de droit et de la démocratie.

Et en France, qui a sonné le tocsin ? Il a fallu, bien tardivement, les dramatiques événements de Minneapolis pour que beaucoup se convainquent que le trumpisme était bel et bien un nouveau fascisme.

Dit autrement, il y a eu ces dernières années à gauche un retard dans la prise de conscience de ce qui se jouait dans les cénacles d’affaires californiens, de la même manière que tout au long des années 1930, des cercles entiers de la gauche ont sous-estimé la montée du fascisme.

Si les études de Daniel Guérin paraissent très actuelles, c’est aussi, c’est surtout, à cause de ce qu’il dit des origines du fascisme en général et des liens entre celui-ci et le monde des affaires. Car les constats d’hier prennent aujourd’hui une formidable résonance.

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Dans Fascisme et grand capital, publié grâce à une intervention d’André Malraux auprès de Gaston Gallimard, Daniel Guérin entreprend une étude, quasiment la première du genre, qui s’applique à cerner les causes de la montée de l’extrême droite et à établir les liens entre celle-ci et les milieux d’affaires. Et ce qu’il écrit en 1936 prend à rebours la plupart des analyses de l’époque.

L’auteur fait en effet valoir que si la haute bourgeoisie ou certains de ses cercles font le choix du fascisme, ce n’est pas pour mater une poussée révolutionnaire, c’est d’abord pour sauvegarder et augmenter ses profits. Dit autrement, le choix du fascisme résulte d’un problème interne au capitalisme. « Le fascisme, de quelque nom qu’on l’appelle, risque de demeurer l’arme de réserve du capitalisme dépérissant », écrit-il.

Dans une postface écrite pour la version américaine du livre qu’il a financée et qui a été publiée sous le titre Fascism and Big Business, Dwight Macdonald (1906-1982), qui deviendra ultérieurement une des grandes figures du New Yorker, avant de collaborer au New York Times, résume de la sorte en 1939 l’idée principale qui sous-tend le travail de Daniel Guérin : « Quand la grande bourgeoisie américaine mettra le fascisme à l’ordre du jour, si elle finit par le faire, ce ne sera ni parce qu’elle a été “provoquée” par l’ardeur militante des ouvriers, ni parce qu’elle cherche à se “venger” du mouvement ouvrier, ni pour aucune autre raison subjective. Ce sera simplement parce que le développement mécanique et incontrôlable du capitalisme […] n’aura plus permis aux capitalistes de faire des profits suffisants sous le règne du vieux gouvernement démocrate. »

Le fascisme n’est pas « une pure folie irrationnelle »

Dans une préface à La Peste brune, l’historienne Ludivine Bantigny défend une idée proche et souligne que « cette analyse brise une illusion dangereuse : celle qui voudrait que le fascisme soit une pure folie irrationnelle et inouïe ». « Non, poursuit-elle, il est rationnel du point de vue de ceux qui ont intérêt à prolonger l’ordre social, en prétendant le subvertir. Il sert en dernière instance à sauver le profit, à défendre la propriété privée, à écraser le mouvement ouvrier. »

Encore faut-il souligner que Daniel Guérin ne présente pas les milieux d’affaires comme un groupe social homogène. Il prend soin de distinguer, dans les cas de l’Allemagne et de l’Italie par exemple, « l’industrie lourde » et « l’industrie légère », qui sont « loin d’avoir vis-à-vis du fascisme naissant une attitude identique ». Explication : « L’industrie lourde veut poursuivre la lutte des classes jusqu’à l’écrasement du prolétariat ; l’industrie légère croit encore pouvoir tout arranger par la “paix sociale”. »

Or, à l’évidence, cette clef d’interprétation est aussi précieuse pour comprendre l’éclosion actuelle du capitalisme libertarien, qui s’acoquine en de nombreux pays avec l’extrême droite et favorise l’expansion d’un nouveau fascisme. Car, c’est bel et bien un problème interne au capitalisme qui convainc certains cercles d’affaires américains, dans les turbulences de la crise financière de la fin des années 2000, de chercher un nouveau type de capitalisme, beaucoup plus sauvage et autoritaire, leur garantissant des sources nouvelles de profit.

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Et dans ce séisme, on sent bien que les milieux d’affaires ne sont pas plus homogènes qu’ils ne l’étaient dans le courant des années 1930.

Dans un livre précurseur, La Finance autoritaire. Vers la fin du néolibéralisme (Raison d’agir, 2021), deux universitaires, Marlène Benquet et Théo Bourgeron, ont par exemple méticuleusement établi dans le cas de la Grande-Bretagne que le financement du Brexit, qui est intervenu en janvier 2020, a d’abord été le fait d’une partie de la finance, celle des fonds d’investissement et des hedge funds, qui voyaient « l’Union européenne comme un obstacle à la libre circulation de leurs capitaux » – cette partie de la finance qui a bousculé les vieux établissements bancaires de La City et qui prône « un État minimal destiné à protéger la propriété privée, quitte à réduire les libertés civiques et démocratiques ».

Guérin s’alarme de la division de la gauche

Dans l’étude de Daniel Guérin, il y a encore d’autres points qui peuvent nous faire aujourd’hui réfléchir. Il insiste ainsi beaucoup tout au long de son ouvrage sur le fait que la lutte contre l’extrême droite ne peut être efficace si elle se réduit à une simple défense de la démocratie. « En conclusion, écrit-il, l’antifascisme est illusoire et fragile, qui se borne à la défensive et ne vise pas à abattre le capitalisme lui-même. »

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Et puis, dans les mises en garde que fait Daniel Guérin, il y en a une dernière qui revêt toujours une importance vitale : c’est celle de la division de la gauche. L’écrivain, qui pendant un temps correspond en 1938 avec Trotski, défend sur cette question la même position que lui : hors du front unique, point de salut ! « À l’orée de la décennie 1930-1940, où il allait s’agir d’affronter le fascisme, et de le vaincre, sous peine d’être submergé par lui, la gauche française présentait un affligeant spectacle : celui de la division, de la pétrification, de l’impuissance. »

Or, force est malheureusement de constater que « l’affligeant spectacle » d’une gauche rongée par la division se poursuit toujours de nos jours. Entre des dirigeants socialistes qui acceptent d’être les supplétifs dociles d’un pouvoir discrédité et à bout de souffle, et des dirigeants autoproclamés de La France insoumise qui n’acceptent au sein de leur mouvement aucune démocratie interne, les divergences semblent plus que jamais insurmontables.

Alors, comme en écho, on entend l’indignation de Daniel Guérin : « Une autre raison de l’aisance relative avec laquelle le fascisme a pu prendre racine, ce fut, est-il besoin de le répéter, la division ouvrière : la division fratricide entre socialistes et communistes n’a pas peu contribué à désarmer la gauche en face de l’adversaire fasciste. »

Laurent Mauduit

https://www.mediapart.fr/journal/culture-et-idees/090226/extreme-droite-et-patronat-la-brulante-actualite-des-alertes-de-daniel-guerin?utm_source=article_offert&utm_medium=email&utm_campaign=TRANSAC&utm_content=&utm_term=&xtor=EPR-1013-%5Barticle-offert%5D&M_BT=2091187351443

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