Idée — Municipales 2026

Le programme « communaliste » de La France insoumise déplaît fortement aux pionniers de cette pensée, qui y voient davantage une récupération opportuniste qui relèverait plus du marketing politique que d’un véritable virage stratégique.
Sons et lumières, cadres du parti et grands discours enflammés : le 23 novembre, les forces vives de La France insoumise (LFI) étaient réunies à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis) pour une « convention municipales 2026 ». Après avoir en partie fait l’impasse sur les élections municipales de 2020, le parti de Jean-Luc Mélenchon a fait de la conquête des mairies en mars 2026 un enjeu majeur de sa stratégie politique, en défendant en particulier une promesse : si LFI présente des listes les 15 et 22 mars, c’est pour porter un programme « communaliste ».
Le concept, qui affiche un engagement de rupture et de radicalité à l’échelon local, est travaillé depuis plusieurs années par le parti, notamment au travers d’un livre publié par le groupe de réflexion du mouvement, l’Institut La Boétie, Pour un nouveau communalisme — Les communes au cœur de la révolution citoyenne (éd. Amsterdam, 2025). Pour autant, les pionniers du communalisme critiquent une récupération opportuniste qui relèverait plus du marketing politique que d’un véritable virage stratégique.
Servir l’échelon national
La version défendue par les insoumis ne vise pas à substituer l’action municipale à celle de l’État. « Son objectif est de transformer les communes en creusets de la révolution citoyenne », expliquent les auteurs de Pour un nouveau communalisme. Il s’agit, pour LFI, de gagner des mairies afin de « construire des points d’appui pour rompre avec l’ordre ancien, et […] mettre en œuvre des politiques d’un genre nouveau ». Dans cette vision, l’objectif de la conquête du pouvoir municipal reste le même qu’à l’échelon national : une « révolution citoyenne » qui « doit nous permettre de dépasser le capitalisme ». Pas de surprises de ce côté-là, donc.
Plutôt que de confier les clés des mairies à des élus de gauche traditionnelle que LFI décrit comme des technocrates, le mouvement promet de transformer les collectivités en « terrains de lutte ». « Il y a eu une tendance, dans les partis de gauche, à séparer les enjeux municipaux et nationaux, ce qui a amené à une dépolitisation de l’échelon local », dénonce Antoine Salles-Papou, l’un des coauteurs de l’ouvrage-manifeste. Au lieu de cela, le communalisme insoumis promet de porter une même radicalité politique, de l’Assemblée nationale aux conseils municipaux.
Lire aussi : En France, le municipalisme libertaire trace son chemin
Ce qui justifie en particulier l’idée que l’échelon municipal est un lieu de pouvoir politique important, c’est la « clause de compétence générale », précise Antoine Salles-Papou, en vertu de laquelle « les communes sont compétentes pour créer de nouveaux services publics ». Présente dès 1884, cette clause permet à des municipalités de créer leurs propres services publics : c’est ainsi que des villes communistes, au début du XXe siècle, ont créé localement des Sécurités sociales, des bourses du travail, et qu’on pourrait demain imaginer « un service public antidiscriminations, qui favoriserait l’accueil de personnes victimes de racisme et la neutralisation des agresseurs », illustre encore Antoine Salles-Papou.
Côté programme, le communalisme insoumis repose sur quelques idées fortes : municipaliser la gestion de certaines ressources, comme les réseaux de distribution d’eau potable ; soutenir la rénovation thermique des bâtiments ; lutter contre la spéculation immobilière et soutenir les politiques de logement social ; en bref, favoriser, partout où c’est possible, ce qui ressort du bien commun.
« Les communes ont presque un devoir d’expérimenter »
Les communes devraient aussi servir à porter une « nouvelle culture démocratique », en soutenant des formes de démocratie participative — le livre prend pour exemple la mise en place de budgets participatifs, propose d’augmenter le pouvoir des Conseils de quartier, de mieux financer les associations et plus durablement (afin de leur laisser les coudées franches), et envisage la mise en place de référendums municipaux d’initiative citoyenne, calqués sur l’idée des référendums d’initiative citoyenne (RIC) demandés par les Gilets jaunes en 2018 et 2019.
« Au vu de la situation actuelle, les communes ont presque un devoir d’expérimenter », observe Cécile Gintrac, géographe et coautrice de Pour un nouveau communalisme. Mais ces expérimentations locales doivent, pour LFI, servir l’échelon national : « Dans un contexte global néolibéral, renoncer à chercher à s’emparer du pouvoir d’État, c’est laisser la place à des forces capitalistes et autoritaires ; il y a donc une articulation à mener entre échelon municipal et national », poursuit Cécile Gintrac.
« Cela invisibilise la pensée politique du communalisme »
Sauf que dans la pratique, LFI continue d’opérer sur un mode relativement « autoritaire », notamment pour « la sélection des candidats », remarque le politiste Rémi Lefebvre, fin observateur de la dynamique des partis politiques de gauche, dans un article pour la revue Métropolitiques. Dès 2020, et de nouveau en 2026, les polémiques n’ont pas manqué d’éclater pour dénoncer des parachutages de candidats. Donner du pouvoir aux communes, dans la mesure où la tête nationale décide, à qui cela peut-il bien bénéficier ?
Les insoumis sont critiqués par les adeptes du communalisme sur ce point : tel que cadré par l’Institut La Boétie, le mot semble avant tout révéler une stratégie pour gagner du pouvoir localement dans la perspective d’une conquête de la fonction présidentielle. Or le communalisme, dans son acception la plus répandue, se réfère surtout à deux traditions : d’une part, celle de la Commune de Paris (18 mars-28 mai 1871) ; d’autre part, celle développée par l’historien et philosophe étasunien Murray Bookchin (1921-2006), qui a théorisé à la fois le communalisme et sa déclinaison.
Lire aussi : Murray Bookchin, l’utopie anarchiste au prisme de l’écologie
Au cours des années 80, Bookchin forge le municipalisme libertaire comme le volet pratique d’une écologie sociale, en proposant des moyens de décentraliser le pouvoir et de garantir une participation directe des citoyens à la vie politique. Dans ce sens, le municipalisme libertaire est conçu comme une manière d’empêcher la concentration du pouvoir politique par l’État, que Bookchin, suivant la tradition de pensée anarchiste et libertaire, considère inévitablement autoritaire. « Il y a plusieurs traditions du communalisme, et nous n’adoptons pas la voie d’un communalisme libertaire qui viserait à construire une alternative à l’État », pondère Cécile Gintrac.
« Le problème, c’est que ce dont parle LFI, ce n’est pas le communalisme ; et utiliser ce terme, ça invisibilise la pensée politique du communalisme », regrette de son côté Pierre Sauvêtre, maître de conférences en sociologie à l’université Paris Nanterre et auteur de Murray Bookchin ou l’objectif communocène (éd. de l’Atelier, 2024). Simple querelle d’experts ? Cela va peut-être plus loin : « De manière très simple, le communalisme, c’est l’idée de mettre en place un autre régime politique, qui se substitue au régime représentatif. »
« LFI s’approprie à peu de frais une théorie politique radicale, sans pour autant endosser toute sa radicalité »
C’est d’ailleurs ce qu’avaient fait les Gilets jaunes, qui s’étaient intéressés à la tradition du communalisme notamment au moment de l’Assemblée des assemblées, à Commercy (Meuse), en janvier 2019. Les Gilets jaunes réclamaient une « assemblée populaire de démocratie directe, ce qui n’est pas du tout présent dans le communalisme de LFI, qui reprend plutôt des éléments de démocratie participative », relève Pierre Sauvêtre. Pour le spécialiste de Bookchin, LFI s’approprie donc à peu de frais une théorie politique radicale, sans pour autant endosser toute sa radicalité.
Les exemples mobilisés par l’Institut La Boétie sont d’ailleurs plus volontiers étrangers — les Assemblées citoyennes de Barcelone ou la remunicipalisation de l’eau à Naples —, malgré des expériences politiques dérivées des Gilets jaunes, ou celles listées par l’association Fréquence Commune, qui regroupe les listes mettant en avant la démocratie participative à l’échelon local. « En somme, LFI parle du communalisme sans avoir pris connaissance de ce qu’en disent ses théoriciens, et sans se référer à la dynamique sociale qui existe en France », tacle Pierre Sauvêtre.
Qu’un mouvement mettant en place une stratégie politique ne respecte pas à la lettre une tradition intellectuelle empêtrée dans des querelles universitaires semble, somme toute, assez compréhensible. Mais la forme envoie ici un signal ambigu sur le fond : si le geste de LFI vise réellement à donner du pouvoir au peuple, il aurait été de bon ton de commencer par s’intéresser à ce qu’a déjà fait le peuple, ces dernières années, pour s’approprier le pouvoir.

Commentaires récents