
● Extrême droite● Justice● Medias
Cher Arno Klarsfeld,
Quelle semaine !
Samedi 24 janvier, vous déclariez, au cours de l’émission « Punchline week-end », diffusée sur CNews, « [que] si on veut se débarrasser des OQTF il faut organiser, comme fait Trump avec ICE, des sortes de grandes rafles un peu partout », ce qui est non seulement particulièrement dégueulasse en soi mais l’est encore un peu plus lorsque l’on revendique comme vous une identité de petit-fils de déportés et de fils de chasseurs de nazis, puissent la honte, l’indignité et le déshonneur vous poursuivre à tout jamais. Ne vous arrêtant pas en si bon chemin, vous avez poursuivi votre très sagace raisonnement en expliquant, en référence au meurtre de Renee Good, abattue d’une balle dans la tête par les agents de ICE le 7 janvier à Minneapolis, que pour réaliser ces « grandes rafles » il était nécessaire de mettre en œuvre « une stratégie politique avec l’intention même de commettre parfois des injustices », légitimant la mise au rebut de l’État de droit et les crimes commis par la milice de Donald Trump, félicitations à vous.
Face au tollé suscité par vos abjects propos, vous avez tenté de vous défendre en prétextant que l’on vous aurait mal compris, c’était donc ça, avançant notamment la très audacieuse théorie selon laquelle « à aucun moment [vous n’auriez] demandé que cette politique soit appliquée en France », il suffit pourtant de relire ou réécouter vos infamies pour comprendre que c’est très précisément ce que vous demandiez. En gage de votre « bonne foi », vous avez en outre publié à 34 reprises (!) sur X, en réponse aux posts dénonçant vos ignominies, un supposé « verbatim » de votre intervention, au cours de laquelle vous auriez très exactement déclaré, à vous en croire, ceci : « C’est compliqué de se débarrasser de tous les asociaux qui sont OQTF. Regardez ce que fait Trump il a décidé une politique dure avec des forces de police dures et qui commettent parfois des erreurs. Si l’on veut se débarrasser des OQTF il faut organiser des rafles et on commet aussi des injustices, on a bien vu la dame qui s’est fait tuer au Minnesota. Cela nécessite une stratégie politique avec l’intention de commettre parfois des injustices. »
Pas de quoi pavoiser en somme, a fortiori dans la mesure où nous avons ici affaire à une tentative peu discrète de contrefaire la réalité puisqu’il ne s’agit absolument pas d’un « verbatim », que le Larousse définit comme « la reproduction intégrale des propos prononcés par l’interviewé », le véritable verbatim étant le suivant (avec en gras les passages que vous avez soigneusement coupés) : « C’est compliqué de se débarrasser de tous les asociaux qui sont OQTF. Regardez ce que fait Trump aux États-Unis. Il le fait. C’est-à-dire il a décidé une politique et une politique dure, d’envoyer des forces qui sont dures aussi et qui commettent parfois des erreurs.Si on veut se débarrasser des OQTF, il faut organiser, comme fait Trump avec ICE, des sortes de grandes rafles un peu partout. Mais en organisant des grandes rafles, c’est-à-dire en essayant d’attraper le plus d’étrangers en situation irrégulière, on commet aussi des injustices. On peut pas faire ça sans commettre parfois des injustices. On a bien vu la dame qui s’est fait tirer dessus à, je m’en rappelle plus, dans le Minnesota. Donc c’est compliqué. Ça nécessite une stratégie politique avec l’intention même de commettre parfois des injustices. Donc c’est pour le bien de l’État » (1).
Cher Arno Klarsfeld, pour le dire simplement : vous mentez. Et vos récents exploits ont d’ailleurs été l’occasion de la mise en lumière d’un second mensonge, structurel celui-là, à savoir que les médias qui vous invitent vous présentent systématiquement comme « avocat » voire « avocat au barreau de Paris », qu’il s’agisse de BFMTV, de Sud Radio, d’i24News ou, bien sûr, d’Europe 1 et de CNews, alors que vous n’êtes plus avocat depuis une quinzaine d’années. C’est ce qu’ont signalé ces derniers jours, entre autres, l’universitaire Nicolas Hervieu et le collectif Sleeping Giants France, lequel souligne ainsi que « [vous n’apparaissez] pas dans les registres du barreau de Paris et [que vous avez] été suspendu des barreaux de New York et de Californie », rappelant en outre « [qu’]en France comme aux États-Unis, se prétendre avocat alors qu’on ne l’est pas ou plus constitue un exercice illégal du droit, pénalement répréhensible », vous avez décidément un rapport très contrarié à la vérité et à la légalité.
Votre ignoble sortie sur CNews qui, soulignons-le, n’a suscité aucune forme de désapprobation en plateau mais vous a au contraire valu une nouvelle invitation le lendemain pour vous « expliquer » (2), a ainsi permis de se souvenir qu’à défaut d’être avocat vous êtes membre du Conseil d’État, un « pilier de l’État de droit » dont le rôle est « [de] juger les conflits entre les citoyens et l’administration [et de] rendre des avis juridiques au Gouvernement et au Parlement sur leurs projets de loi et de règlementation », en d’autres termes pas vraiment un club de juristes amateurs. Une institution dont les membres s’engagent non seulement à « [exercer] leurs fonctions en toute indépendance, dignité, impartialité, intégrité et probité et [à] se [comporter] de façon à prévenir tout doute légitime à cet égard » mais aussi à « [s’abstenir] de tout acte ou comportement à caractère public incompatible avec la réserve que leur imposent leurs fonctions », pas sûr que votre touchant appel à organiser des « grandes rafles » soit exactement dans les clous de ce devoir de réserve.
À plus forte raison lorsque l’on sait que vous avez longtemps suivi (3), au Conseil d’État, des dossiers liés aux questions migratoires, comme lorsque vous fûtes rapporteur, en 2022-2023, dans le cadre d’une requête déposée par la Cimade et la Ligue des droits de l’homme contre un décret gouvernemental modifiant les dispositions relatives aux modalités de traitement des demandes d’asile enregistrées à Mayotte. Selon les requérants, le décret, entré en vigueur le 1er mai 2022, allait « accentuer les difficultés des demandeurs d’asile », notamment en raison d’une accélération de la procédure ne tenant pas compte du fait que « les personnes sollicitant une protection internationale [sont] dans des situations d’extrême précarité et de vulnérabilité ». La demande d’annulation du décret fut rejetée suite à votre rapport, dans une décision, cosignée de votre main, qui expliquait notamment que « la réduction des délais impartis aux demandeurs pour saisir l’OFPRA (4) et lui transmettre les éléments complémentaires nécessaires à l’instruction de leur demande n’est entachée ni d’erreur de droit ni d’erreur d’appréciation au regard de l’article 73 de la Constitution », tout va bien alors.
Il ne nous appartient pas, étant donné nos faibles compétences en la matière, d’évaluer ici la rigueur juridique des décisions du Conseil d’État auxquelles vous avez été associé, mais le moins que l’on puisse dire est que le fait qu’un individu vantant les mérites des « grandes rafles » de Trump ait pu être en situation de trancher des contentieux liés aux questions d’immigration et d’asile est pour le moins déconcertant. Et c’est sans doute pour cette raison que, trois jours après vos performances sur CNews et en dépit de vos piteuses justifications, le Conseil d’État a décidé de se saisir de votre cas et d’engager une procédure disciplinaire en raison d’un « manquement à la déontologie ». « Une décision extrêmement rare chez ces hauts magistrats et hauts fonctionnaires triés sur le volet », d’après le Figaro, qui précise en outre qu’en l’espèce « la sanction peut aller jusqu’à la radiation de ce corps prestigieux », on va suivre ça de près.
Cher Arno Klarsfeld, ces désagréments à venir ne seront probablement pas les seuls dans la mesure où votre très délicate intervention sur CNews a par ailleurs donné lieu à un signalement, réalisé par Olivier Faure, auprès de la procureure de la République, pour « provocation à la haine et à la violence à l’encontre de personnes ciblées en raison de leur nationalité ou de leur situation administrative », ainsi qu’à des saisines de l’Arcom par les Sleeping Giants et par le député LFI Thomas Portes, également auteur d’un signalement auprès de la procureure de la République, quel succès. L’Observatoire de l’État de droit de la Conférence des bâtonniers a quant à lui publié un communiqué dénonçant des propos qui, « au mépris des plus élémentaires droits humains et des principes de notre État de droit, laissent entendre que des arrestations massives de personnes étrangères pourraient être réalisées sous forme de « rafles », ce qui renvoie aux heures les plus sombres de notre histoire »,on ne vous le fait pas dire.
Nous ne savons pas ce que seront les préconisations de la commission disciplinaire du Conseil d’État et, pour être tout à fait honnête, nous n’en attendons pas grand-chose. Cette affaire met en effet en lumière le fait que, dans la mesure où, sauf erreur de notre part, la procédure engagée à votre encontre est la première du genre alors que vous êtes conseiller d’État depuis octobre 2010, nommé par le président de la République de l’époque, un certain Nicolas Sarkozy, le Conseil d’État a de toute évidence un rapport plutôt décontracté à la « déontologie ». Ces derniers temps, vous n’avez en effet pas manqué de vous faire remarquer par vos outrances à répétition, assénées notamment sur les ondes de CNews, une chaîne sur laquelle votre présence a crû de manière exponentielle au cours des dernières années, ainsi qu’en témoignent les relevés réalisés par les Sleeping Giants France, que nous remercions au passage de nous les avoir communiqués : six passages à l’antenne en 2023, 72 en 2024, 159 en 2025 et déjà 13 en 2026, soit un total de 250 en à peine plus de trois ans, quel talent (5).
Des présences en plateau à l’occasion desquelles vous avez déclaré, entre autres, ce qui suit (6) :
– « Les Alliés ne prévenaient pas les civils allemands avant de bombarder, tandis que les Israéliens cherchent à épargner les civils palestiniens » (23 septembre 2025) ;
– « Ce n’est pas parce qu’on tend le bras dans un meeting que c’est un un salut nazi » (à propos du (double) salut nazi d’Elon Musk lors de l’investiture de Donald Trump, 21 janvier 2025) ;
– « L’Iran serait dans une meilleure situation si les USA avaient soutenu le Shah d’Iran » (17 janvier 2026) ;
– « En Europe, la gauche, pour une large partie, est ennemie des Juifs » (30 juillet 2025) ;
– « La vaste majorité des Français voient dans l’Israël [sic] leur allié, et dans le Hamas et l’Autorité palestinienne des organismes qui sont opposés à nos valeurs. […] Peut-être qu’en 2027, [Emmanuel Macron], quand il ne sera plus président ici, pourra être président d’honneur de l’Autorité palestinienne » (22 septembre 2025) (7) ;
– « Mélenchon veut la révolution. C’est la seule solution pour qu’il arrive au pouvoir. Il table sur certains gros bras de banlieues pour renverser le régime » (12 septembre 2025) ;
– etc.
Avec en outre un certain nombre de sorties au sujet des questions migratoires qui confirment que vos propos du 24 janvier ne sont nullement un « dérapage », comme lorsque vous expliquiez « [qu’]il faudrait réfléchir à une convention internationale pour que les réfugiés aillent, un certain temps, dans un pays où ils partagent les mêmes valeurs », tout en affirmant par ailleurs que « ne pas mettre l’héritage chrétien dans la Constitution européenne a été une faute », voilà qui a le mérite d’être clair. Et que dire de cette consternante déclaration, en septembre 2025, à l’occasion de la manifestation anti-immigration organisée à Londres par l’extrême droite britannique (8) : « Je regarde souvent [les chaînes] Planète animaux et National Geographic. Je vois des reportages sur telle tribu d’Amazonie ou telle tribu autochtone en Australie et tout le monde dit bravo quand on voit que ces tribus veulent conserver leur identité, ne pas changer. Et quand c’est les peuples européens qui ne veulent pas changer trop rapidement, on crie au racisme et je crois qu’on a tort ».
Voilà voilà.
Cette mention de votre passion pour les chaînes National Geographic et Animal Planet est d’ailleurs l’occasion de signaler que vous ne manquez jamais une opportunité de mettre en avant votre engagement en faveur du bien-être animal, qu’il s’agisse de revendiquer « l’abolition de la chasse à courre, de la corrida et de l’abattage sans étourdissement », de vous insurger contre l’euthanasie programmée d’un chien ayant attaqué des promeneurs ou de poser simplement la question : « Comment peut-on tirer sur un canard ? ». Comme quoi, et cela vous fait un point commun avec Brigitte Bardot, on peut s’émouvoir, visiblement en toute sincérité, du sort réservé aux animaux, et même s’extasier du fait que « les loutres sont très solidaires [car] elles ne laissent jamais un compagnon derrière même au détriment de leur propre sécurité » tout en n’éprouvant aucune forme d’empathie vis-à-vis de certains groupes d’humains, voire en appelant à la haine contre eux.
Dans un tout autre style, vous vous êtes en outre fait une spécialité de tresser, au cours de vos interventions dans les médias et sur les réseaux sociaux, des lauriers à Donald Trump, ce qui confirme là encore que votre apologie de ses « grandes rafles » n’avait rien d’un accident, comme en témoigne ce florilège non exhaustif de vos positionnements :
– visionnaire : « Trump est sans doute parfois grossier et toujours vaniteux mais je pense qu’il apaisera, s’il est élu, les tensions et les crises internationales » (25 octobre 2024) ;
– enthousiaste : « [J’ai] bien eu raison de soutenir Donald Trump qui, espérons-le, parviendra à apaiser les dangereuses tensions internationales et combattra l’islamisme radical, danger extrême, et les tendances wokistes au sein des sociétés occidentales » (6 novembre 2024) ;
– cérébral : « J’entends souvent à la télévision que Trump ne pense qu’à lui mais je note qu’un dirigeant qui veut la paix sert l’intérêt général » (18 février 2025) ;
– audacieux : « Trump veut la paix dans le monde occidental. Il la veut de manière autoritaire mais c’est bien mieux que la guerre » (20 janvier 2026) ;
– magnanime : « Trump veut le Groenland pour les USA pour des raisons stratégiques et pour la défense de l’occident (il a raison de ce point de vue) et pour entrer dans l’histoire des grands présidents américains (chacun ses petits défauts) » (20 janvier 2026) ;
– etc.
Féru, comme on peut le voir, des questions internationales, vous avez su faire parler de vous suite à l’invasion de l’Ukraine en février 2022, qui nous a valu de subir vos prises de position tout aussi conciliantes à l’égard de la Russie qu’hostiles vis-à-vis des Ukrainiens, coupables selon vous d’un antisémitisme atavique. Un point de vue qu’ont adoré divers médias d’extrême droite et pro-Poutine, du magazine Omerta, qui vous a ouvert ses colonnes dans un numéro spécial Ukraine, au côté de Michel Onfray (animateur sur CNews), d’Erik Tegnér (« président » de Frontières) et de quelques autres amis des peuples opprimés, à Valeurs actuelles, à qui vous avez accordé une interview dans laquelle vous expliquiez notamment ce qui suit, alerte grosse analyse : « Je pense que le conflit entre la Russie et l’Ukraine pourrait se régler par un compromis. La Crimée est russe, elle est… en droit international elle est… ukrainienne, mais en équité elle est russe, les gens se sentent russes. Quant au Donbass, eh bien, le Donbass… moitié-moitié, ils pourrait très bien trouver une solution, un compromis territorial ». Lumineux.
Une immense expertise géopolitique qui vous a également conduit, sans surprise, à soutenir Israël dans sa guerre génocidaire à Gaza, avec là encore quelques sorties particulièrement sordides, entre autres :
– « Je pense qu’il n’y a pas de famine à Gaza. S’il y avait une famine à Gaza il y aurait des milliers d’enfants dénutris et maigres comme les images de survivants de camps de concentration, ce n’est pas ce que je vois » (12 mai 2025) ;
– « Au Moyen-Âge vous auriez été de ceux qui accusaient les Juifs d’empoisonner les puits » (à l’attention d’Olivier Faure, coupable de dénoncer un « génocide en cours » à Gaza, 17 septembre 2025) ;
– « Dans le Reich nazi il y avait des lois qui interdisaient aux Juifs d’acheter des fleurs, de posséder des animaux et de jouer dans les orchestres. Aujourd’hui en Europe certains pays, heureusement loin d’être majoritaires, voudraient interdire aux Israéliens de chanter » (à propos de l’Eurovision, 5 décembre 2025) ;
— etc.
Vous aviez donc un CV déjà bien chargé avant de proférer vos abjections du 24 janvier, mais il semble néanmoins que jusqu’ici le Conseil d’État ne s’en soit guère inquiété — pas davantage que la LICRA qui s’est toutefois sentie, cette fois-ci, obligée de réagir en publiant un communiqué dans lequel on peur lire « [qu’]en suggérant des « rafles »sur le modèle américain, [Arno Klarsfeld] ne commet pas une « erreur » mais choisit d’utiliser le lexique de la déportation pour appeler à des violences indignes envers des personnes migrantes ». Une réaction salutaire, pourrait-on dire, à l’instar de la procédure disciplinaire au Conseil d’État, mais qui souligne en creux les silences qui ont accompagné vos précédents forfaits, y compris cette abjection islamophobe proférée le 31 octobre 2023 sur le plateau de Pascal Praud : « Il y a six millions de musulmans, il y a 600 000 juifs. Les musulmans, beaucoup travaillent sur les chantiers, ont accès à des explosifs, ils peuvent avoir accès à des armes à feu. S’il y avait un mot d’ordre pour tuer des juifs, il pourrait y avoir un attentat tous les jours », on va vomir et on revient.
Cher Arno Klarsfeld, vos prises de position de ces dernières semaines, de ces derniers mois, de ces dernières années, ne sont en réalité que l’aboutissement d’un parcours de plus de trois décennies, qui vous a vu passer du statut d’avocat antinazi à celui de compagnon de route de l’extrême droite la plus rance. Trois décennies au cours desquelles bien des indices se sont accumulés, qui annonçaient sans l’ombre d’un doute ce que d’aucuns feignent pourtant encore de ne pas comprendre en évoquant un « dérapage » de votre part, à savoir votre adhésion de plus en plus assumée à une vision du monde raciste-autoritaire telle qu’incarnée aujourd’hui par Donald Trump aux États-Unis et par Marine Le Pen, Jordan Bardella et le Rassemblement national en France, à propos desquels vous avez, en septembre 2024, déclaré ceci : « J’ai participé avec ma famille au front républicain contre le FN et le RN mais pourquoi ne pas reconnaître quand un parti évolue positivement et rejoint les valeurs républicaines ? »
Parmi ces indices, votre soutien appuyé à la guerre en Irak, que vous aviez notamment exprimé via une tribune publiée par le Monde le 10 février 2003, dans laquelle vous écriviez notamment ce qui suit : « Je suis pour la guerre contre l’Irak parce qu’il est de l’intérêt vital des démocraties d’imposer la démocratisation au monde arabe par la force, comme les Alliés ont réussi à le faire en Allemagne et au Japon », no comment (9). Autre indice, et pas des moindres, votre choix, toujours en 2003, et donc en pleine violente répression de la « deuxième Intifada » par le gouvernement d’Ariel Sharon, de demander — et obtenir — la citoyenneté israélienne afin d’effectuer un an de service militaire au sein des forces d’occupation, charmante initiative, qui plus est dans une unité des MAGAV, autrement dit les gardes-frontière, de sinistre réputation. Une riche et chaleureuse expérience humaine de laquelle vous aviez tiré un livre, Israël Transit, avant de livrer, dans une série d’interviews, le fier récit de vos exploits au service d’une armée coloniale, à chacun ses hobbies.
C’est alors qu’une « rencontre fortuite » avec Nicolas Sarkozy en 2005, lors d’une balade à vélo à Longchamp, ça ne s’invente pas, vous a ouvert la voie de la politique, une relation se nouant alors, faite d’« opportunisme réciproque », entre, d’une part, un avocat médiatique attiré par les cercles de pouvoir, et, d’autre part, un ministre de l’Intérieur ambitieux et ravi de s’offrir les services du fils d’un célèbre couple de chasseurs de nazis, Serge et Beate Klarsfeld, lui-même avocat lors des retentissants procès Touvier et Papon au cours des années 1990. S’en suivront un certain nombre de « missions » que vous confiera Nicolas Sarkozy, ainsi que le relatait le Nouvel Économiste dans un portrait réalisé en 2007 : « rapport sur la délinquance des mineurs ; médiation dans l’affaire des élèves scolarisés issus de familles sans papiers ; mission sur la situation des sans-abri et, plus récemment, mission sur l’écologie et les transports ».
Sans oublier la première d’entre elles : « [un] travail de réflexion sur la loi, l’histoire et le devoir de mémoire après la polémique sur la colonisation », autrement dit le service après-vente de la fort décriée loi du 23 février 2005 qui préconisait notamment, dans son article 4, que « les programmes scolaires reconnaissent […] le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord », y’a bon colonisation. Une mission au terme de laquelle vous avez prôné une prétendue « solution d’apaisement » tout en refusant l’abrogation de l’article 4 au motif que « pour la colonisation, il faut en rappeler les méfaits, la torture, les massacres, les injustices, mais aussi les aspects positifs », ce qui avait occasionné ce mémorable échange dans Libérationen décembre 2005 :
– Libération : « Quels sont les « bienfaits » de la colonisation ? »
– Arno Klarsfeld : « La France a construit des routes, des dispensaires, apporté la culture, l’administration… Je ne suis pas un spécialiste du sujet, mais le nier serait de l’aveuglement historique. »
– L. : « Ne craignez-vous pas d’être démenti par certains historiens pour qui ces « bienfaits » ont surtout concerné les populations européennes des colonies ? »
– A.K. : « Vous pouvez penser qu’il n’y a pas d’aspects positifs dans la colonisation. C’est votre position. Pas la mienne. En outre, toutes les nations se sont bâties dans la violence. Il faut replacer leur histoire dans un contexte global. »
Si vous le dites.
Candidat malheureux pour l’UMP, à Paris, lors des législatives de juin 2007, vous avez continué vos pérégrinations politiques avec un poste de conseiller du Premier ministre François Fillon de 2007 à 2010 avant d’obtenir, sur demande de Nicolas Sarkozy, une place au chaud au Conseil d’État, puis d’être nommé en septembre 2011, toujours par les bonnes grâces de votre collègue cycliste, à la tête de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII). Une fonction que vous avez occupée, avant de revenir au Conseil d’État en 2013, durant 18 mois, au cours desquels vous vous êtes notamment distingué en soutenant, en matière d’expulsions, la « politique du chiffre » du ministre de l’Intérieur Claude Guéant, expliquant par exemple, tout en finesse, qu’il n’y avait pas lieu de s’en inquiéter car les étrangers, après tout, n’étaient pas renvoyés « vers Auschwitz » (sic). Et que dire de votre proposition de construire un mur anti-immigration entre la Grèce et la Turquie, sur le modèle de la clôture érigée entre le Mexique et les États-Unis, belle idée, ou de vos très subtils propos sur les Roms : « Ils vivent avec huit enfants dans une pièce. Lorsqu’on n’a qu’une pièce, on ne fait pas huit enfants ! […] Pour que les enfants puissent s’intégrer, il faut que les parents puissent s’en occuper. Ils sont aussi victimes d’eux-mêmes, responsables de ne pas avoir suscité une véritable élite qui ne soit pas cette ploutocratie qui vit de trafics et n’a pas intérêt à sortir son peuple de l’horreur » (10), décidément vous les collectionnez.
Bref. Nul besoin de s’étendre davantage sur la suite de ce brillant parcours, qui vous a conduit jusqu’à obtenir un précieux rond de serviette sur une chaîne télévisée d’extrême droite, pour constater que les immondices que vous avez récemment proférées sur CNews ne sont pas un coup de tonnerre dans un ciel serein mais, au contraire, l’expression sans filtre de ce qui fait chez vous office de pensée depuis désormais plusieurs décennies. Et l’on comprend aussi que plus encore que votre père Serge, qui participe pourtant désormais au blanchiment du Rassemblement national, qu’il s’agisse d’accepter d’être décoré, avec votre mère Beate, par le maire de Perpignan Louis Aliot en octobre 2022, ou d’affirmer, en juin 2024, qu’il voterait pour le RN en cas de duel avec LFI, vous incarnez de façon exemplaire le fait que s’opposer sans relâche à une forme de racisme, ici l’antisémitisme, ne prémunit pas du pire lorsque l’on opère, dans le même temps, une hiérarchie entre les racismes. Une hiérarchisation qui vous pousse ainsi à affirmer, sans visiblement comprendre le problème, ce qui suit : « Le chemin a été parcouru par le Rassemblement national qui n’a plus rien à voir avec le Front national en ce qui concerne les juifs. Il faut rendre hommage à Marine Le Pen. Aujourd’hui, elle est une alliée de la communauté juive »,et d’en déduire que « le RN est rentré dans l’arc républicain », misère.
Cher Arno Klarsfeld, nous ne savons pas si vos propos légitimant l’organisation de « grandes rafles un peu partout » vous vaudront d’être sanctionné par le Conseil d’État voire condamné par la justice, mais nous espérons qu’ils auront le mérite de clarifier les choses, notamment aux yeux de ceux qui s’obstinaient à penser qu’en vertu de vos ascendances familiales et de vos engagements passés votre parole avait une quelconque légitimité dans l’espace public. Ce qui serait la moindre des choses dans la mesure où, comme on l’a vu, vous n’en êtes pas à votre coup d’essai dans le domaine des brutales éructations racistes et que c’est bien pour l’ensemble de votre œuvre que vous mériteriez aujourd’hui d’être récompensé par un mépris général et collectif, de même que devraient l’être tous ceux qui, par leur complaisance mais aussi par leurs silences, vous ont permis depuis trop longtemps de déverser votre haine en toute impunité.
Cordialement,
Jules Blaster
(1) À partir de 9’35’’ dans le replay de l’émission du 24 janvier 2026.
(2) À partir de 1h10’ environ dans le replay de l’émission du 25 janvier 2026.
(3) Clément Le Foll précise ainsi à votre propos, dans un article publié par Mediapart, ce qui suit : « Jusqu’à la fin de l’année 2023, il a été membre de la 10e chambre de la section du contentieux. Il y était notamment chargé des litiges liés aux libertés publiques et à l’outre-mer. Durant cette période, Arno Klarsfeld a été rapporteur dans plusieurs dizaines de décisions concernant les personnes étrangères ou demandeuses d’asile. Depuis 2024, il œuvre au sein de la section administrative, où il examine notamment des projets et propositions de loi, ainsi que des demandes d’avis du gouvernement. »
(4) Office français de protection des réfugiés et apatrides.
(5) Les Sleeping Giants n’ont pas manqué de remarquer que lors de votre 250e passage à l’antenne, le 28 janvier, donc en pleine « polémique », CNews vous a pour la première fois présenté non comme « avocat » mais comme « écrivain ».
(6) Les citations que nous reprenons ici sont extraites des posts X de CNews. Elles ne sont pas toujours une transcription littérale de vos propos à l’antenne, mais elles y sont fidèles : on a — malheureusement — tout vérifié.
(7) Transcription réalisée par nos soins.
(8) Idem.
(9) Une position sur laquelle vous êtes revenu depuis, en expliquant notamment ceci : « Je me suis trompé dans les grandes largeurs. Je pensais que l’Irak voulait la bombe atomique et que le monde arabe voulait la démocratie ». Diantre.
(10) Extraits de deux interviews données en octobre 2011 à la Voix du Nord, cités lors de votre audition le 11 janvier 2012, en tant que président de l’OFII, par une commission de l’Assemblée nationale. Notons d’ailleurs que les députés socialistes ont quitté la salle lorsque vous avez déclaré assumer ces propos racistes.
Crédits photo/illustration en haut de page :
Morgane Sabouret
https://www.blast-info.fr/articles/2026/cher-arno-klarsfeld-boxing-day-66-uhraUxURSXK46V_i-FPOCQ

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