Révélations sur le détournement d’Interpol par les pays les plus répressifs au monde

26 janv. 2026

Droits humains

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La prestigieuse organisation de police fait l’objet d’un vaste détournement de sa mission de lutte contre la criminalité au profit d’États parmi les plus répressifs au monde, révèlent Disclose et la BBC. Persécutions, traques secrètes, arrestations arbitraires… Révélations sur un système qui permet à des régimes autoritaires comme la Russie, la Turquie ou le Tadjikistan d’utiliser Interpol pour persécuter leurs opposants politiques.

C’est une agence centenaire, dépeinte dans les films comme l’élite de la police mondiale. Interpol, la célèbre organisation de police criminelle, permet aux 196 pays membres de collaborer pour lutter contre le terrorisme, le narcotrafic, la traite d’êtres humains ou encore la cybercriminalité à l’échelle internationale. C’est grâce à elle qu’ont été interpellés les criminels de guerre Radovan Karadzic et Ratko Mladic, responsables du génocide de Srebrenica en Bosnie, et des poids lourds du trafic de cocaïne mondial, tel Rocco Morabito, un chef de la ‘Ndrangheta calabraise. Des arrestations unanimement saluées qui contribuent, selon la communication d’Interpol, à « créer un monde plus sûr ». Voilà pour la théorie.

En pratique, Interpol est en proie à une instrumentalisation massive de ses moyens de police. Depuis plusieurs années, l’organisation permet les persécutions d’opposant·es politiques, militant·es, journalistes ou membres de minorités ethniques et religieuses, pourchassé·es à travers le monde. Des abus de pouvoir qui mettent en danger des milliers de personnes, et dont l’organisation est parfaitement informée. Elle prétend s’attaquer au problème depuis dix ans. En vain.

Rapports confidentiels, correspondances entre bureaux nationaux, tableaux des notices en circulation, noms des pays émetteurs, notes de service des instances de contrôle… Disclose et la télévision publique britannique BBC ont été destinataires d’une fuite sans précédent de documents internes à Interpol, qui révèlent un scandale international au cœur de la prestigieuse institution ; un système qui transforme une force de police réputée en une redoutable arme d’oppression politique. Les failles sont vertigineuses. À commencer par l’utilisation frauduleuse des « notices rouges », ces fameuses fiches de police permettant à un État d’envoyer une demande d’arrestation à tous les pays membres de l’organisation.

La mainmise de Moscou

Chaque année, des milliers de notices rouges sont publiées sans que les personnes visées ne soient informé·es. Nombre d’entre elles le découvrent à l’aéroport ou lors d’un contrôle de police qui peut aboutir à leur arrestation, y compris dans des pays démocratiques. Rien de surprenant : moins de 10 % des notices rouges sont publiques; il y en a actuellement 86 000 en circulation. Ce chiffre nous a été transmis par la direction de la communication d’Interpol, en réponse à une longue série de questions écrites. Mais pas un mot sur l’essentiel : la liste des pays qui les ont émises. Or, comme l’explique Charlie Magri, qui a passé six ans chez Interpol avant de devenir avocat spécialisé dans les abus de notices rouges, « sans le détail par pays, les statistiques d’Interpol n’offrent qu’une vue superficielle » de son fonctionnement.

Notre enquête dévoile pour la première fois le classement des pays qui ont le plus grand nombre de notices rouges en cours de validité. En septembre 2024, la Russie de Vladimir Poutine arrive largement en tête. Sur les trente premiers pays de la liste, on trouve vingt autres États non démocratiques, dont certains des régimes les plus répressifs au monde.

Classement des 30 pays ayant le plus de notices rouges d’Interpol en circulation. Régime des pays évalué par le Democracy Index 2024 – The Economist. Infographie : Disclose

Ces dizaines de milliers d’avis de recherche sont censés être doublement contrôlés. En amont de leur diffusion, mais aussi a posteriori par la commission de contrôle des fichiers (CCF) en cas de plainte des personnes visées. Objectif de ces garde-fous : s’assurer que la demande d’entraide policière respecte bien les statuts de l’organisation, dont l’article 3, qui précise que « toute activité ou intervention dans des questions ou affaires présentant un caractère politique, militaire, religieux ou racial est rigoureusement interdite ». Autrement dit, en cas d’entorse à la neutralité politique de l’institution, les agents doivent annuler la notice.

Organismes de contrôle submergés

De l’aveu même de la CCF, le nombre de recours a été multiplié par cinq en l’espace de dix ans. Pour la seule année 2024, au moins 322 personnes qui estimaient leur fichage injustifié ont obtenu la suppression de leur dossier par la commission de contrôle. Un chiffre qui exclut toutes celles et ceux qui n’ont pas les moyens de payer un avocat pour contester leur mise sous surveillance, mais qui en dit déjà long sur le fond du problème : les services qui veillent au bon usage d’Interpol sont submergés, et sous pression. 

Le siège d’Interpol est installé à Lyon, en France, depuis 1989. Photo : Nicolas Serve. Photomontage : Disclose

Le bureau local d’Interpol à Moscou est aussi celui qui multiplie le plus les requêtes abusives. D’après nos estimations, la Russie concentre une part importante des recours intentés par des personnes contestant leur inscription dans les bases d’Interpol. Souvent, la CCF leur donne raison : sur 194 dossiers liés à la Russie et examinés par la commission en 2024, près de 50 % d’entre eux n’étaient pas conformes aux standards de l’agence policière.

Face à l’ampleur du problème, Moscou a fait l’objet d’un contrôle renforcé à partir de mars 2022. Dans le jargon d’Interpol, on parle d’un placement sur la liste des pays sous « mesures correctives ». La Russie y figurait toujours en avril 2025, aux côtés de la Biélorussie, la Syrie ou encore le Yémen. Mais, selon nos informations, le secrétariat général d’Interpol a récemment levé, au moins partiellement, lesdites mesures correctives. Interrogée, Interpol n’a pas voulu commenter cette information, « en raison des règles strictes d’Interpol en matière de traitement des données ».

Source : note de travail destinée au comité exécutif d’Interpol. Infographie : Disclose

La Russie n’est pas le seul régime autoritaire qui instrumentalise l’agence policière. La Chine, qui arrive en septième position des pays ayant le plus d’avis de recherche valides, poursuit aussi ses dissidents politiques ou des ressortissants de la minorité ouïghoure à l’aide du système des notices, comme l’ont rapporté plusieurs enquêtes journalistiques. Mais d’autres cas tout aussi graves sont beaucoup moins connus. À l’image du Tadjikistan, qui se sert d’Interpol pour harceler des opposant·es en exil, sous couvert de lutte antiterroriste. Ou encore de la Turquie : « les requêtes d’Ankara continuent de poser des défis » à l’organisation, révèle une note confidentielle de janvier 2025. Pourtant, ni la Turquie ni le Tadjikistan ne figurent sur le la liste des pays sous mesures correctives.

Photo : Nicolas Serve. Photomontage : Disclose

Au sein d’Interpol, le risque de détournement des fichiers de police est connu depuis plus d’une décennie. En 2016, le secrétariat général de l’organisation a même financé la création d’une unité spéciale, la « task force » pour les notices et diffusions (NDTF), devant permettre l’examen des notices aussi bien avant leur validation qu’après leur diffusion. En 2024, la NDTF a permis d’identifier 2 462 dossiers de notices et diffusions rouges non conformes. C’est mieux que rien, même si les annulations arrivent souvent trop tard. « Interpol a fait passer son mécanisme de contrôle de l’âge de pierre au Moyen Âge, fustige Yuriy Nemets, avocat à Washington spécialisé dans le retrait des notices d’Interpol. Mais l’organisation ne semble pas avoir l’intention d’améliorer la situation ».

« À cause d’Interpol, j’ai manqué les funérailles de mon frère et de mes meilleurs amis »

Une situation dont le militant écologiste Paul Watson a fait les frais : il a dû attendre treize ans avant d’obtenir la suppression de la notice rouge émise contre lui par le Japon. Car, même si c’est plus rare, les abus peuvent aussi venir des régimes démocratiques. En juin 2025, d’après un document obtenu par Disclose, l’organisation a fini par reconnaître « l’existence d’éléments politiques » dans la procédure intentée en 2012 par Tokyo, qui le traque en raison de son activisme contre la chasse à la baleine. « Je ne suis pas retourné dans mon pays natal, le Canada, depuis 2012 », témoigne aujourd’hui Paul Watson. « À cause d’Interpol, j’ai manqué les funérailles de mon frère et de mes meilleurs amis », poursuit le militant de 75 ans, qui a également passé cinq mois en prison au Groenland en 2024, évitant de justesse l’extradition vers le Japon.

À gauche : Paul Watson, fondateur de l’ONG Sea Shepherd, chez lui, à Paris. À droite : une pile de livres dont L’art de la guerre, de Sun Tzu / Nicolas Serve. Photomontage : Disclose

Le détournement d’Interpol est d’autant plus alarmant qu’il n’est pas seulement question de notices rouges mensongères. Notre enquête révèle que les États qui en abusent à des fins politiques cherchent aussi à exploiter d’autres outils mis à leur disposition par l’organisation. 

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La Russie utilise par exemple une messagerie permettant d’échanger en direct avec les autres bureaux locaux d’Interpol dans le but d’obtenir la localisation d’opposants politiques. De son côté, la Biélorussie, qui fait l’objet d’une surveillance renforcée de la part de l’organisation, a investi des bases de données moins surveillées que les notices rouges. Comme en témoigne une synthèse d’Interpol au sujet de l’arrestation de Veronika Tsepkalo, militante des droits humains et figure de l’opposition au régime d’Alexandre Loukachenko. Le 29 août 2024, alors qu’elle se prépare à franchir en voiture la frontière entre l’Albanie et la Grèce, elle est arrêtée par la police et son véhicule saisi : il avait été signalé à Interpol comme véhicule volé. Près de deux mois après les faits, Interpol a retiré 83 véhicules liés à la Biélorussie de son fichier des véhicules volés. 

Que compte faire l’agence internationale de coopération policière pour respecter son engagement de « créer un monde plus sûr » ? Mettre en place des mesures plus contraignantes ? Augmenter le budget et les effectifs de ses instances de contrôle ? Sollicitée, la direction de l’organisation, présidée depuis peu par le policier français Lucas Philippe, n’a pas donné de réponses précises et étayées, se contentant d’une déclaration générale. « Interpol est pleinement consciente de l’impact potentiel des notices rouges sur les personnes concernées, écrit Samuel Heath, directeur de la communication de l’agence policière. C’est pourquoi, [l’organisation] a mis en place un certain nombre d’outils de contrôle, qui ont été considérablement renforcés au cours des dernières années afin d’éviter toute utilisation abusive de [ses] systèmes. » Manifestement insuffisant.


Enquête et data : Mathieu Martinière, Robert Schmidt et Rémi Labed, avec la BBC
Coordination éditoriale : Mathias Destal, avec Ariane Lavrilleux
Fact-checking : Rémi Labed
Édition : Élodie Emery
Photos : Nicolas Serve
Infographies : Éric Delfosse
Illustration de une : Éric Delfosse, avec Nicolas Serve
Traduction vers l’anglais : Béatrice Murail

https://disclose.ngo/fr/article/revelations-sur-le-detournement-dinterpol-par-les-pays-les-plus-repressifs-au-monde

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