Les data centers d’Amazon retardent l’arrêt des centrales à charbon en Inde ­

JANVIER 2026 – #16 ­
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Par Pierre Leibovici et Anne-Sophie Novel ­
Netflix, Spotify, Airbnb, ChatGPT : les applications les plus populaires ne seraient rien sans les puissants data centers opérés par Amazon, leader mondial de l’hébergement web. Une activité opaque… au coût environnemental délétère. En Inde, les autorités ont renoncé à fermer des centrales à charbon pour couvrir les besoins électriques grandissants des serveurs Amazon, comme le révèle une récente enquête des médias britanniques Source Material et The Guardian.
­ On connaît Amazon pour ses colis en carton griffés d’un sourire ou pour son service de streaming vidéo, Amazon Prime. Mais la multinationale américaine tire ses profits d’une activité plus discrète et extrêmement lucrative : l’hébergement de services web. Avec 108 milliards de dollars (99,7 milliards d’euros) de recettes en 2024, la filiale Amazon Web Services (AWS) génère 17 % du chiffre d’affaires du groupe fondé par Jeff Bezos. Netflix, Spotify, Airbnb, mais aussi OpenAI, la société éditrice de ChatGPT, figurent parmi les clients majeurs d’AWS, qui contrôle aujourd’hui 30 % du marché mondial du « cloud computing » — informatique dans le nuage. ­ Son succès, la filiale informatique d’Amazon le doit à ses data centers ultra-performants. Combien sont-ils exactement ? Une fuite de données internes a permis au média britannique Source Material, en partenariat avec The Guardian, d’en révéler le nombre : 924, répartis dans plus de 50 pays. Si Amazon possède quelques dizaines de centres à son nom, tous les autres sont installés en « colocation » avec d’autres entreprises dans des entrepôts anonymes. Une façon pour la multinationale de dissimuler ses installations à la concurrence et, surtout, de cacher leur véritable empreinte environnementale.  ­ Car pour fournir des services en ligne 24 heures sur 24, les serveurs comme ceux d’Amazon doivent non seulement être refroidis en continu grâce à de l’eau prélevée sur place, mais aussi être alimentés en électricité en permanence. Dans des pays où celle-ci est produite à base de charbon, l’activité d’Amazon devient particulièrement nocive pour le climat. C’est notamment le cas en Inde, nouvel eldorado de l’IA dans lequel la multinationale américaine a tôt fait d’investir.  ­ ­ Intelligence artificielle, pollution réelle ­ « Le monde entier a conscience que l’Inde va prendre l’avantage en matière d’intelligence artificielle ». Un rien présomptueux, le premier ministre indien Narendra Modi affichait son ambition devant un parterre de start-ups en 2024. C’est donc tout naturellement que la plus grande ville du pays, Mumbai (anciennement Bombay), a accueilli à bras ouverts Amazon Web Services pour faire tourner des applications dopées à l’IA. D’après son site officiel, Amazon a installé des serveurs dans trois secteurs de la mégapole indienne. En réalité, les documents internes obtenus par Source Material et The Guardian montrent que la multinationale loue des entrepôts dans 16 emplacements de la ville. Leur consommation électrique donne le tournis : pas moins de 624 000 mégawattheures (MWh) en 2023, soit assez pour alimenter 400 000 foyers indiens pendant un an. Et ce n’est qu’un début. ­ D’ici à 2030, les data centers devraient être les principaux responsables de la hausse de la demande en électricité à Mumbai, bien devant la climatisation. Un argument idéal pour maintenir l’activité des centrales à charbon aux portes de la ville. Tata et Adani, deux producteurs d’énergie qui opèrent chacun une centrale à Mumbai, ne s’y sont pas trompés : alors que l’État avait ordonné leur fermeture en 2024, ils ont obtenu le feu vert des autorités pour prolonger leur activité pendant au moins cinq ans, afin d’alimenter les besoins croissants des data centers. ­ ­ ­ Vue de la zone industrielle où se trouve la centrale thermique Tata, depuis le toit d’un immeuble dans le quartier de Mahul. DR
Ce qui sonne comme une bonne nouvelle pour Amazon l’est bien moins pour les habitant·es de Mumbai, et particulièrement celles et ceux du quartier de Mahul. Situé au nord-est de la ville, cet ensemble d’immeubles insalubres est niché à seulement un kilomètre de la centrale à charbon du groupe Tata. À elle seule, l’usine rejette un tiers des particules fines (PM 2,5) mesurées dans la ville, d’après le Centre de recherche sur l’énergie et l’air pur, une ONG finlandaise. Rien qu’à Mumbai, ces substances invisibles et toxiques pour les poumons sont responsables de la mort de 5 100 personnes par an, selon un article paru dans la revue scientifique The Lancet, en juillet 2024. ­ ­ « C’est l’enfer pour nous ici » ­ « Tout est contaminé. C’est l’enfer pour nous ici », témoigne Santosh Jadhav, un activiste local qui plaide pour le déplacement des populations de Mahul. D’autres habitant·es rencontré·es par les journalistes britanniques témoignent de cas d’asthme, d’irritations de la peau et des yeux, et de cancers. Pour ajouter aux problèmes de santé causés par la combustion du charbon, les data centers de Mumbai sont alimentés par des groupes électrogènes fonctionnant au diesel, autre source de pollution atmosphérique. Amazon en a fait installer 41 dans la ville, d’après Source Material et The Guardian, et a demandé des autorisations pour en implanter davantage. ­ En France aussi, le groupe de Jeff Bezos cherche à étendre son emprise. Si le problème du charbon est bien moins prégnant  — il représente seulement 1 % de l’électricité produite en 2025 —, les data centers utilisés par AWS restent gourmands en eau et en terres agricoles. Pour s’assurer du soutien du gouvernement et des parlementaires, Amazon a multiplié les actions de lobbying ces derniers mois, selon le registre de la Haute autorité pour la transparence de la vie publique, dénonçant notamment les « obligations disproportionnées ou inadaptées sur les data centers ». Au niveau européen, la multinationale a aussi plaidé pour alléger les « contraintes réglementaires » qui pèseraient sur les industriels du cloud computing, comme le dévoile une lettre du Climate Neutral Data Centre Pact, un lobby co-fondé par AWS. ­ Le dernier rapport développement durable d’Amazon reste étonnamment peu disert sur ces enjeux environnementaux. Le terme « charbon » n’y apparaît pas une seule fois. La firme vante plutôt ses achats d’énergies renouvelables, censés compenser ses émissions de gaz à effet de serre et de particules fines liées au charbon. Le cloud selon Amazon ? Un nuage de fumée noire. ­ → Lire l’enquête de Source Material [en anglais] ­
­ ­ ­ ­ Aller plus loin Vous doutiez de la sincérité des engagements climatiques d’Amazon ? Vous n’êtes pas au bout de vos peines : en décembre dernier, la firme de Jeff Bezos a financé un sommet sur l’énergie et l’intelligence artificielle où intervenaient plusieurs climatosceptiques notoires, d’après une enquête du média DeSmog. Tel Chris Wright, secrétaire à l’énergie du gouvernement américain, qui déclarait il y a quelques mois : « Il n’y a pas de crise climatique ». L’occasion de rappeler qu’Amazon a fait un don d’un million de dollars pour la cérémonie d’investiture de Donald Trump, en janvier 2025.
À l’intérieur même de l’entreprise américaine, la lutte s’organise : le collectif « Amazon Employees for Climate Justice » (Salarié·es d’Amazon pour la justice climatique) mène des actions coup de poing pour forcer la direction à respecter l’accord de Paris sur le climat. Et les employé·es de rappeler ce chiffre, en introduction de leur « rapport de développement non durable » : « Amazon émet autant de CO2 que les 71 pays du monde les moins émetteurs réunis ».Comment Jeff Bezos a-t-il réussi à se rendre indispensable dans de si nombreux aspects de nos vies ? Réponse dans ce documentaire de la télévision publique américaine, réalisé en 2020 mais toujours éclairant, et disponible sur le site d’Arte. ­ Ce que vous pouvez faire « On présente les data centers comme une fatalité ou une route toute tracée vers le progrès, mais [leur] construction répond aux besoins des entreprises de la tech et des promoteurs immobiliers », rappelle le collectif associatif marseillais Le nuage était sous nos pieds, qui a récemment publié une carte interactive des centres de données en France. De quoi visualiser leur emprise actuelle et à venir sur le sol français. Et pourquoi pas vous mobiliser !Éviter d’enrichir Amazon en refusant de commander sur son site ou de souscrire une offre sur son service de streaming ou d’hébergement web.Au passage, vous pouvez aussi réduire voire abandonner votre usage de l’intelligence artificielle, également très gourmande en eau, comme nous vous l’expliquions dans le tout premier numéro de Planète Investigation, en juillet 2024.

https://www.source-material.org/amazon-data-centres-emissions-energy-mumbai-india-coal/

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