Parti pris
13 janvier 2026 à 14h03
Les célébrations audiovisuelles et éditoriales du trentenaire de la mort de François Mitterrand tentent de transformer l’ancien président en un mythe républicain. Mais son cynisme et son opportunisme sont aux sources de la crise actuelle du pays et de la gauche.
L’anniversaireL’anniversaire de la mort, le 8 janvier 1996, de François Mitterrand a été l’occasion habituelle d’un tir de barrage éditorial et médiatique. Une tendance se dégage, de la série Mitterrand confidentiel sur France Télévisions au documentaire réalisé par Mazarine Pingeot, la fille du défunt, François Mitterrand, une autre vie possible sur La Chaîne parlementaire, en passant par le cycle de l’Institut François Mitterrand sur le statut « d’homme de lettres » de l’ancien président et François Mitterrand. Conversations intimes, de Jean Glavany.
Après le « droit d’inventaire » proclamé par Lionel Jospin dans les années 1990 et la tentative d’oubli des années 2010, François Mitterrand tente de revenir sous la forme d’un mythe.
Les contours de ce mythe sont dessinés par l’irruption de l’ancien président dans la fiction avec la série de l’audiovisuel public. L’héroïsation y est complète. François Mitterrand y apparaît comme un homme sensible et courageux, amoureux de la poésie et poète amoureux, incarnation de la jeunesse des Trente Glorieuses devenue un vieux sage attaqué de toute part. Une sorte de Lamartine moderne. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que le poète de Mâcon revient comme un leitmotiv dans la série.
La façon dont le récit expulse toutes les parts sombres du personnage trahit la volonté de le faire sortir de l’histoire pour le faire entrer dans le mythe. Et c’est bien aussi ce à quoi s’emploie, par exemple, un Jean Glavany, expliquant doctement que le vieux président avait déjà compris, au début des années 1990, que « la prochaine guerre sera[it] en Ukraine ».

Francois Mitterrand à l’abbaye de Cluny le 17 septembre 1988. © Photo Chamussy / Sipa
Il faut dire que la figure de Mitterrand reste une référence à gauche, de Jean-Luc Mélenchon, qui n’a jamais caché son admiration pour l’ancien président, à Bernard Cazeneuve, qui a prononcé l’oraison d’hommage à Jarnac.
Certes, le Parti socialiste (PS) actuel s’est fait discret dans son hommage. Mais c’est aussi que, progressivement, la figure de Mitterrand quitte les rives de la politique quotidienne pour voguer vers celle de la référence républicaine. Il y a dans ces publications quelque chose qui cherche à faire de l’ancien président socialiste l’équivalent d’un de Gaulle pour la psyché collective. Il n’y est pas encore, mais c’est désormais là que se situe le « prochain combat », pourrait-on dire en copiant le moine copiste Jean Glavany.
Aussi est-il bon de rappeler ce qu’a été François Mitterrand et quelle est sa responsabilité dans la situation actuelle du pays et de la gauche.
L’opportunisme fait homme
François Mitterrand est l’incarnation de ce que l’on appelait naguère « l’opportunisme ». Pour lui, la conquête du pouvoir et son maintien à celui-ci justifient tout. Et contrairement à ce qu’essaie de nous faire croire la série de France Télévisions, cette ivresse du pouvoir n’est motivée par nul idéal, par aucune conception du monde.
C’est bien pour cette raison qu’il a été à son aise tout au long de la IVe République, lorsqu’il pouvait user de la force parlementaire réduite de sa petite formation, l’Union démocratique et socialiste de la Résistance (UDSR), pour glaner pas moins de onze ministères. C’est aussi pour cela que celui qui voyait la France de « Lille à Tamanrasset » a pu devenir dans les années 1960 le leader de la gauche anticolonialiste.
Bien sûr, les gens changent. Mais François Mitterrand donne l’impression que les idées n’ont jamais été que des outils qu’il utilisait lorsqu’il le fallait pour imposer sa domination sur le pays ou sur la gauche.
Limiter Mitterrand aux quelques mois qui suivent son élection, c’est se tromper sur l’homme comme sur l’époque.
Au reste, on ne s’étonnera pas qu’une fois arrivé au pouvoir, François Mitterrand n’ait réalisé aucune des promesses de ses trois précédentes candidatures. En 1965, il était l’opposant au régime présidentiel. En 1974, il était l’opposant à la domination du capital. En 1981, il était l’opposant à l’austérité.
Or, les années Mitterrand ont été celles d’un régime personnel renforcé jusqu’à l’absurde, d’une soumission du politique au capital et de l’établissement des régimes néolibéraux de rigueur et de modération salariale. Mais peu importe, ce qui comptait pour Mitterrand, c’est qu’il fût à l’Élysée et qu’il en fasse le château fort de cette monarchie républicaine qu’il avait autrefois fustigée.
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Sa seule boussole a été de rester au cœur du jeu politique pour parvenir au pouvoir. L’affaire de l’Observatoire en 1959, lorsqu’il organisera un faux attentat pour relancer sa carrière, est, de ce point de vue, un moment clé pour comprendre le personnage. Bien sûr, on peut lui reconnaître du génie d’avoir su s’imposer comme l’homme de la situation six ans plus tard au moment de la présidentielle. Reste à savoir si ce type de pirouette doit être une référence.
Bien entendu, la décennie 1980 comporte un certain nombre d’avancées, de la retraite à 60 ans à l’abolition de la peine de mort. Mais n’étaient-ce pas là des concessions aux temps qui ressemblent à la première vague de libéralisation réalisée sous le septennat de Giscard d’Estaing ? Limiter Mitterrand à ces quelques mois qui suivent son élection, c’est se tromper sur l’homme comme sur l’époque.
De « l’argent qui corrompt » à l’argent roi
Les années Mitterrand, ce sont les hideuses années de l’argent roi. Le président qui, en 1974, dénonçait « l’argent qui corrompt tout, jusqu’à la conscience des hommes », finira en 1992 par nommer avec enthousiasme Bernard Tapie à un ministère.
Avec le locataire de la bergerie de Latche, la gauche a changé de nature. Elle a certes gagné deux élections présidentielles mais elle a perdu toute prétention à émanciper la société du capital. Elle est devenue une force d’accompagnement du néolibéralisme, discutant du poids des chaînes des travailleurs avec la droite.

Pierre Mauroy, Michel Rocard, Laurent Fabius, François Mitterrand et Jean-Pierre Chevènement sous la banderole du Parti socialiste lors d’une manifestation à Paris le 4 octobre 1980. © Photo Boccon-Gibod / Sipa
Le « ni-ni » de 1988 représentait explicitement cette position : dans la contre-révolution néolibérale, la gauche mitterrandienne défendait une stratégie de libéralisation modérée. D’un côté, on accélérait la financiarisation de l’économie, on soutenait la politique du franc fort et la liberté de circulation des capitaux ; de l’autre, on tentait d’amortir le choc avec le revenu minimum d’insertion (RMI) et le maintien des transferts sociaux.
Mais c’était un équilibre voué à l’échec, car le capital demandait toujours plus. Prise dans ses contradictions, la gauche s’est effondrée en 1993, connaissant sa pire défaite à des législatives depuis 1967.
Le bourgeois charentais qu’était François Mitterrand s’est toujours méfié des travailleurs et de leur autonomie.
Le vieux Mitterrand n’en avait cure. Affaibli, malade, isolé, il est resté en poste, au sein de ce palais de l’Élysée qu’il avait tant convoité. Bernard Cazeneuve a salué l’action d’unification de la gauche qu’avait eue l’ancien président. Mais il oublie de dire que cette unification s’est faite au prix d’un affaiblissement historique de cette même gauche. Car l’écho de la lourde défaite aux élections législatives de 1993 s’entend jusqu’à aujourd’hui.
François Mitterrand a donné en héritage à la gauche française un modèle de gestion qui l’a menée où elle est aujourd’hui : une force minoritaire, isolée du mouvement social et largement impuissante. Cet héritage, aucun inventaire n’en a jamais été fait. Il a deux faces qui se confondent.
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La première face, c’est l’isolement du monde du travail. En 1981, l’ambition du programme de la gauche ne pouvait se faire qu’avec l’appui d’un large mouvement social, d’une pression collective du travail sur le capital. Mais le bourgeois charentais qu’était François Mitterrand s’est toujours méfié des travailleurs et de leur autonomie. Jamais il n’a eu l’ambition de donner le pouvoir aux masses laborieuses dans leurs entreprises. Les nationalisations ont été négociées avec les patrons, et les entreprises ont immédiatement été confiées à des technocrates pour en assurer la « viabilité économique ».
Sans appui des ouvriers et des employés, la gauche en était donc réduite à négocier avec le capital les conditions de son maintien au pouvoir. Et l’on retombe ainsi à la deuxième face du mitterrandisme : se faire élire sur un programme de gauche et gouverner main dans la main avec le patronat. Il fallait être aussi peu doué de sens politique qu’un Bernard Arnault pour quitter Paris pour New York en 1981. Mais le futur patron de LVMH sut fort bien jouer, par la suite, de ses amis socialistes pour fonder son empire.
L’héritage maudit du mitterrandisme
En 1997, Lionel Jospin, critique de la pratique mitterrandienne du pouvoir, tomba lui aussi dans ce piège. Au point qu’en 2002 il se trahit en déclarant que « son programme n’était pas socialiste » et en paya le prix fort. Dix ans plus tard, la génération formée dans les années 1980, celle des François Hollande, Michel Sapin et Pierre Moscovici, reprend la formule magique de 1981. Le fameux « discours du Bourget » est du Mitterrand pur jus : « l’ennemi qui n’a pas de visage, la finance », est une formule de l’ancien président (Hollande, lui, se contentera de parler d’adversaire).
Et comme avec lui, la promesse va être oubliée le jour même de l’élection du député de Corrèze à l’Élysée. Mais comme le capitalisme vient encore de connaître une crise, la politique devra être encore plus violente envers le monde du travail. Le mitterrandisme tardif ne peut plus se contenter d’ouvrir les marchés financiers, il lui faut désormais s’en prendre au droit du travail et réprimer les mouvements sociaux.
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La gauche ne se remettra jamais de ce dernier avatar du machiavélisme mitterrandien. Son affaiblissement sera désormais structurel. L’évolution engagée par « le tournant de la rigueur » de 1983 s’achève par le recyclage de la social-démocratie dans le macronisme, comme une sorte de fusion définitive de François Mitterrand avec Bernard Tapie incarné par Emmanuel Macron, ce président lui aussi dévoré d’ambition personnelle et qui assume désormais son statut de fondé de pouvoir du patronat au sein de l’État.
Tout va ensemble. François Mitterrand ne croyait qu’au pouvoir, ce qui l’a amené à « s’adapter » au vrai pouvoir sous-jacent à la démocratie française, celui du capital, plutôt qu’à « changer la vie ». De cet abandon est née une désillusion profonde, terrible, qui traverse depuis quarante ans la vie politique française qui affaiblit la gauche et a servi de terreau à l’extrême droite.
Parce qu’il a été omniprésent dans la vie politique pendant un demi-siècle et qu’il est l’artisan d’un échec profond et structurel, François Mitterrand a été une malédiction pour la gauche et pour la France. Cette malédiction prend une autre forme, encore plus dangereuse pour la gauche : l’obsession pour les élections, en particulier la présidentielle, qui limite la vision et borne les projets.
L’auteur du Coup d’État permanent avait, dès les années 1960, fait ce choix de l’électoralisme et du présidentialisme. Lui qui n’avait rien saisi aux enjeux du mouvement de Mai-68 et qui, pendant les années 1970, a passé son temps à tenter de convertir, par le faux-semblant du discours sur l’autogestion, les masses à l’électoralisme. C’est en se privant d’une action profonde au sein de l’outil productif que la gauche va signer son impuissance future. Dès lors, la seule alternative au sein du système va devenir l’extrême droite…
Les tentatives actuelles de placer François Mitterrand sur le piédestal du « dernier homme d’État » est donc un piège qui trahit encore cette croyance dans l’homme providentiel dont la gauche devrait absolument se défier, parce qu’elle porte en elle l’impuissance et la soumission à la logique de la Ve République. Plus que jamais, trente ans après, il est temps que l’esprit de Mitterrand quitte une fois pour toutes la gauche française, car cet esprit la ronge en profondeur.

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