
● Mobilisations lycéennes● Répression● Violences policières
En réponse à une mobilisation lycéenne d’ampleur qui n’a pas été anticipée, le gouvernement fait définitivement tomber le masque. Et en particulier Laurent Nuñez, premier flic de France et responsable de la répression féroce du mouvement, qui apparaît désormais désavoué de toute part : par la population, par ses supérieurs et maintenant même par ses propres troupes.
« La gestion ultra-sécuritaire du gouvernement, traumatisé depuis le mouvement « gilets jaunes », a abîmé le droit de manifester » : l’habituel très mesuré éditorial du journal Le Monde, le mercredi 7 octobre, est forcé de se rendre à l’évidence. Depuis le début du mouvement lycéen, parti d’un premier blocage dans un établissement à Créteil le 17 septembre, les chiffres donnent le vertige : plus de 6 600 arrestations, en très grande majorité des mineurs, 200 élèves blessés et au moins 18 enquêtes ouvertes à l’IGPN. Bilan que le ministre de l’intérieur, Laurent Nuñez, a assumé sans détour à plusieurs reprises, avant d’être poussé à changer légèrement de ton. Depuis maintenant trois semaines, il semble surtout n’avoir jamais rien réussi à contrôler.
Extrême violence
Ainsi au fil des jours, dès les premiers blocages des lycées pour protester contre le manque de professeurs et les mauvaises conditions d’étude, chacun a pu découvrir des images par dizaines d’enfants se faire bousculer, gazer, agresser et même mutiler. Officiellement pour éviter des « dégradations » qui, à l’exception d’importants départs d’incendies dans quelques établissements, sont restées mineures : des poubelles brûlées et des grilles endommagées, principalement. Tout comme les quelques « agressions de professeurs », rabâchées par le gouvernement en enchaînant les fake news, notamment à propos de personnes couvertes d’essence ou brûlées à l’acide qui n’ont jamais existé. Déchaînement répressif qui ne peut dès lors se comprendre sans la prise en compte du profil des premiers jeunes réprimés, habitants des quartiers populaires issus pour bonne part d’entre eux de l’immigration, victimes encore et toujours du racisme d’État.
À partir du feu vert général, les scandales se sont par conséquent enchaînés. Le 28 septembre Eden, lycéen de 14 ans à Saint-Ouen-l’Aumône, se fait défoncer les dents et la mâchoire par un tir de grenade fumigène à bout portant. Le lendemain, c’est une adolescente en pleurs qui fait le tour des réseaux sociaux, étranglée par un policier le visage contre la grille d’un lycée. Le lendemain encore, soit le 30 septembre, Maël, lycéen à Tours, perd son œil suite à un tir de LBD. La vidéo est virale une fois de plus : on voit l’enfant assis, sonné, au-dessus d’une flaque de sang. Le vendredi 2 octobre, à Belfort, l’image d’un policier projeté au sol puis frappé par des lycéens tourne en boucle sur les chaînes de télévision. Les témoins de la scène, grâce aux réseaux sociaux, permettent après quelques heures de reconstituer les faits : avant d’être bousculé, ce même policier a violemment menotté un élève en immergeant son visage dans une rivière. L’avocat du jeune homme déposera plainte pour tentative d’homicide volontaire et une enquête sera ouverte.
Face à ces images sur la seule semaine du 28 septembre, auxquelles on pourrait ajouter les chevaux envoyés pour terroriser les lycéens, des mineurs violemment interpellés, l’usage massif de gaz lacrymogènes, l’émotion est vive. Poussant les adultes à réagir : parents d’élèves, salariés, personnels d’éducation appellent à manifester le mardi suivant, aux côtés des lycéens. Les députés de La France insoumise, présents sur les blocages depuis les premiers jours, invitent à s’interposer entre la police et les jeunes pour les protéger.
Pendant cette même semaine, le gouvernement a tenté de contre-attaquer et de justifier sa féroce politique de répression en dénonçant des « bandes de casseurs » qui s’infiltreraient dans les manifestations lycéennes. Inauguration, selon le ministre de l’intérieur, d’un virage vers les « violences urbaines ». Sans explication des raisons pour lesquelles, dès lors, plus de 80% des interpellés sont mineurs. C’est-à-dire, justement : des lycéens. Qui pour beaucoup d’entre eux ressortent d’ailleurs traumatisés de leurs passages en cellule, où ils arrivent souvent blessés après avoir reçu des coups de matraque ou avoir été traînés au sol. La presse rapporte de multiples témoignages d’intimidations et d’insultes racistes en garde-à-vue : « T’es seul maintenant, ton avocate elle est partie petite salope » ; « sale petit Arabe » ; « Avoir cours de 8 heures à 18 heures ? C’était pareil pour nous, connard ! »
Aucune consigne de retenue
Mais la meilleure défense reste l’attaque, quand même : le vendredi sur TF1, comme un gage donné aux critiques de droite et d’extrême droite et aussi à ses troupes, Nuñez affirme n’avoir donné « aucune consigne de retenue » quant à l’usage de toutes les armes mises à disposition. Une fois passé le week-end, la déclaration reviendra comme un boomerang.
En effet, le lundi 5 octobre , alors que les blocages de lycées se poursuivent partout en France, les images tombent à la mi-journée, effroyables : un lycéen gît au sol, la main gauche totalement arrachée. Au bout de son bras il ne reste plus rien, si ce n’est de la chair ensanglantée. En cause : l’explosion d’une grenade assourdissante. Lancée par un policier, donc. Le soir même, la Ligue des droits de l’homme fustige « une dérive globale de l’État de droit ». Même journée où, sur X, le compte officiel du Préfet des Hauts-de-Seine partage la photo d’une « convocation » de plusieurs parents d’élèves pour leur rappeler qu’ils sont « responsables moralement et juridiquement » de leurs enfants. Procédure extrajudiciaire contraire aux principes de l’État de droit.
Pour autant, sur France Inter, dès le lendemain matin mardi, Laurent Nuñez continue dans sa lancée : il refuse de présenter des excuses et réitère son soutien aux forces de l’ordre. Galvanisée, la mobilisation qui suit réussit avec brio la convergence qu’elle s’était donnée pour objectif d’accomplir. Le même après-midi où dans l’hémicycle, bousculé par des députés de gauche, le ministre de l’intérieur sort plusieurs fois de ses gonds. Il maintient, toujours, à propos des mutilations d’enfants : « Ces armes intermédiaires permettent d’éviter justement l’arme létale, […] cette doctrine que nous appliquons ne sera pas remise en cause. » Le sociologue Sebastian Roché corrigera sur X : « Fiches à mettre à niveau. Les « armes intermédiaires » sont des armes à feu certes moins souvent mortelles mais en aucun cas « non mortelles ». À l’origine, le LBD équipait l’anti-terrorisme en 1995. » Une dépêche AFP de 2017 indique effectivement que sur 100 personnes touchées par des tirs de flash-ball dans le monde, trois perdent la vie. Et environ 15% se retrouvent mutilés de manière permanente. La France est par ailleurs le seul pays d’Europe à faire à ce point usage de ces armes dites « intermédiaires ».
Malgré ses efforts, à la fin de la journée, impuissant, Laurent Nuñez accuse le coup : la mobilisation historique a montré que des centaines de milliers de personnes, au moins, ont été scandalisées par la réponse policière opposée à des revendications lycéennes de bon sens. Comme un coup de grâce, aussi, sur Europe 1 vers 18h, un premier policier, responsable syndical, désavoue son autorité de « premier flic de France » en direct : « si l’un des nôtres tombe, on lâchera, on laissera tout brûler. » Et coup de grâce dans le coup de grâce, les coulisses de la convocation d’urgence du soir d’une partie du gouvernement par Emmanuel Macron fuitent dans la presse : « Il a beaucoup gueulé ces derniers jours parce qu’il considère que la réponse policière était trop dure, sans empathie. » Qui dirige quoi ?
« Changement » de ton
Alors Laurent Nuñez, le mercredi 7 octobre au matin, annonce une première inflexion : « j’ai demandé dès hier que cette grenade [assourdissante, modèle ayant arraché la main du lycéen à Lens, ndlr] ne soit plus utilisée dans le cadre du mouvement lycéen. » L’information tourne partout dans la presse avec une question restée en suspens : si cette arme est si dangereuse, pourquoi n’est-elle interdite que temporairement « dans le cadre du mouvement lycéen » ? Des précisions tombent, ensuite, à partir du télégramme effectivement envoyé aux différents services le mercredi 7 octobre : cette interdiction ne concerne officiellement que la modalité de projection par « lanceur ». Or la grenade « ASSD », précisément ciblée, est justement conçue pour être lancée à la main. Dans la journée on apprendra, aussi, que cette mesure était une demande directe d’Emmanuel Macron. Énième désaveu.
Malgré ce qui s’apparente donc surtout à un effet de communication, cette annonce suffit à provoquer l’ire de responsables des syndicats policiers : « Nous proposons l’arrêt des opérations de maintien de l’ordre. Le droit de retrait, vu les risques d’être blessé sans pouvoir riposter. Au vu de la position du Syndicat des magistrats qui nous accusent [sic] de répression, nous demandons ce droit de retrait également » a par exemple réagi Axel Ronde, de la CFTC. Comme une sorte d’aboutissement d’une impunité policière manifeste, attestée par de nombreuses vidéos pendant le mouvement : agents cagoulés refusant de porter le RIO (numéro d’identification individuel) par dizaines, tutoiement et insultes face caméra, intimidations de députés, tirs tendus de LBD dans la mâchoire, entraves pour filmer les interpellations, tabassages en règle, charge de voitures au milieu des foules. Et Laurent Nuñez de s’enfoncer, en dépit de tout, définitivement dans le déni : « Il n’y a pas de répression policière du mouvement. […] Je suis un peu surpris des critiques qui nous sont adressées. Quand j’étais haut fonctionnaire, quand le ministre de l’Intérieur me donnait des instructions, elles n’étaient pas si éloignées de celles que nous donnons. » Aveu que lui-même, premier flic de France, ne comprend plus rien à ce qu’il se passe.
Crédits photo/illustration en haut de page :
Morgane Sabouret

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